Suicides à France Télécom : qui sont les «chauffards du travail» rejugés en appel ?

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Publié le 11/05/2022 04:54:30

Six personnes, dont l’ex-PDG Didier Lombard, condamnés en première instance dans ce dossier de «harcèlement moral institutionnel», comparaissent devant la cour d’appel à partir de ce mercredi à Paris.

L’affaire était devenue le symbole de la souffrance au travail, avant même que la justice ne s’en saisisse. Trois ans après un jugement inédit qui avait sanctionné un « harcèlement moral institutionnel » ayant abouti à une vague de suicides dans les années 2008-2010, les anciens dirigeants de France Télécom sont rejugés à partir de ce mercredi 11 mai par la cour d’appel de Paris.

France Télécom, qui avait écopé d’une peine d’amende de 75 000 euros, n’a pas fait appel, conformément à ce qu’elle avait annoncé dès l’ouverture du premier procès, en mai 2019. Si l’ancien DRH Didier Barberot a finalement renoncé, le PDG de l’époque, Didier Lombard, et son numéro 2, Louis-Pierre Wenès, condamnés à un an de prison, dont huit mois avec sursis et 15 000 euros d’amende, ainsi que quatre autres responsables, condamnés pour complicité à quatre mois de prison avec sursis et 5 000 euros d’amende, doivent comparaître jusqu’à début juillet.

Le départ « volontaire » de 22 000 collaborateurs, « par la fenêtre ou par la porte »

Tous, au premier rang desquels Didier Lombard, avaient nié leur responsabilité dans cet « immense accident du travail organisé par l’employeur », selon la formule de Me Teissonnière, avocat du syndicat SUD. Soit le départ « volontaire » de 22 000 collaborateurs en trois ans, sans plan social ni plan de reclassement. Départs devant se faire « par la fenêtre ou par la porte », selon les mots du PDG en interne. Placardisations, lettres incitant à la démission, mutations forcées, cadres rémunérés en fonction des objectifs de « décrutement »… Une politique « jusqu’au-boutiste », menée « à marche forcée » et par des moyens « interdits », avait estimé le tribunal, qui avait examiné en détail les cas de 39 salariés : 19 se sont suicidés, 12 ont tenté de le faire et 8 ont subi un épisode de dépression ou un arrêt de travail.

« Je n’y peux rien », avait pourtant osé à l’audience Didier Lombard, se réfugiant derrière la nécessité de redressement économique de l’entreprise, fraîchement privatisée et en pleine mutation technologique. Une déposition qui avait frappé par sa froideur, l’ancien patron exprimant maladroitement sa « gratitude » envers « les salariés qui ont sauvé leur entreprise par leur compétence et leurs efforts », semblant les opposer à « ceux qui n’ont pas supporté la transformation imposée »…

« Un plan concerté pour dégrader les conditions de travail »

Qualifiés de « chauffards du travail » par le parquet dans son réquisitoire, les anciens dirigeants avaient eu selon le tribunal un « rôle prééminent » en développant « un plan concerté pour dégrader les conditions de travail des agents afin d’accélérer leurs départs ». « Un jugement extrêmement important en ce qu’il sanctionne la mise en place, sciemment, d’une organisation pathogène à l’échelle de toute l’entreprise », retient Me Frédéric Benoist, avocat du syndicat CFE-CGC.

Les avocats de parties civiles avaient en effet obtenu en première instance que les 120 000 salariés de l’époque soient reconnus comme victimes – un point de procédure contre lequel la défense ne manquera pas, à nouveau, de batailler. Me Jean-Paul Teissonnière en pointe aussi l’aspect sans précédent au plan du droit du travail. « Ce procès porte un enjeu politiquement très élevé parce que ce délit devient progressivement un outil de régulation permettant de s’opposer aux excès de la gestion de ressources humaines des entreprises », résume l’avocat.

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