Procès des attentats du 13-Novembre : pompier et victime à la fois

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Publié le 04/05/2022 19:06:57

Plusieurs victimes des attentats du 13-Novembre ont témoigné à la barre, ce mercredi. Dont un pompier de Paris qui était en intervention près des terrasses du Petit Cambodge et du Carillon, au moment où les terroristes ont ouvert le feu.

Il est à peine 21 h 30, ce 13 novembre 2015, à proximité de la rue Alibert à Paris. Soit près des terrasses du Carillon et du Petit Cambodge. Christophe, pompier de Paris et responsable d’une ambulance, crie à ses deux collègues : Prenez votre matériel d’urgence et occupez-vous des gens conscients ! Autour d’eux, c’est une scène de chaos. Une trentaine de personnes sont blessées dont près d’une quinzaine en état d’urgence absolue. D’autres sont déjà mortes. Quelques instants auparavant, en deux minutes et trente secondes, trois des terroristes viennent de tirer plus de 120 cartouches.

Retrouvez notre direct sur l’audience du mercredi 4 mai 2022 au procès des attentats du 13 novembre 2015.

Jamais Christophe qui est alors pompier depuis sept ans, mais qui n’a encore que 26 ans, n’aurait imaginé vivre pareille scène d’horreur. Une demi-heure plus tôt, à 21 h 07, sa caserne avait été appelée pour venir en aide à une employée d’un magasin d’alimentation, proche du bar et du restaurant. Une intervention comme ce sapeur-pompier en a effectué des dizaines au cours de sa carrière. Le trio de secouristes a placé la personne sur un brancard et s’apprête à la transférer vers l’hôpital Saint-Antoine.

Mais à 21 h 24, les premiers tirs de kalachnikovs retentissent. Avec la salariée, les pompiers se réfugient dans l’ambulance. Le bruit était effroyable, métallique, sec, froid. À chaque détonation, mes yeux se fermaient​, raconte-t-il, ce mercredi, à la barre du tribunal.

Une minute après le début des tirs, Christophe passe un premier appel à sa caserne. Une autre minute plus tard, il demande le déclenchement d’un plan d’intervention. Les tirs ont cessé. Les trois pompiers sortent avec le matériel à leur disposition et entament les premiers soins.

Je coupais des vêtements, je mettais des pansements, je tentais de rassurer tant bien que mal alors que moi aussi j’étais victime. ​Deux impacts de balle seront retrouvés sur le pare-brise et l’aile de l’ambulance. Une femme me demande à quel moment on va à l’hôpital. Elle avait un torchon autour du bras pour tenter de stopper l’hémorragie. ​Une autre femme, conductrice du véhicule qui se trouvait derrière la voiture des terroristes, est en train d’agoniser. Le pompier l’extrait du véhicule, la place en position latérale de sécurité. Mais il sent qu’il ne peut déjà plus rien faire pour elle. D’autres blessés l’appellent.

Christophe a peur, envie de pleurer, mais parvient à se retenir. Des collègues arrivent en renfort. Les gestes professionnels du secouriste reprennent alors le dessus. Avec des collègues, il conduit une victime aux urgences de l’hôpital Saint-Louis, donne des coups dans la porte comme si celle-ci allait s’ouvrir plus vite. Un agent lui fait une remarque mais Christophe, sur les nerfs, fait comprendre qu’il ne faut pas m’emmerder maintenant ! ​Avant de repartir en intervention.

Lorsqu’il rentre à la caserne, ce soir-là, il est plus de minuit. Je ne sais pas quoi dire à mes deux collègues d’équipage. Moi, je vais dans la pièce d’à côté et je pleure tout ce que j’avais retenu en intervention.

Les jours suivants, Christophe ne veut pas s’arrêter. Il le devra pourtant, quelques jours tard, après une crise d’angoisse lors d’une intervention. Juste une semaine. Puis il repart au feu, cessant seulement les gardes de nuit durant un mois. Avec mon métier et tout ce que j’avais déjà vu, je pensais m’en sortir tout seul. Je me suis caché derrière ma carrière professionnelle.

Le pompier enchaîne alors les stages, examens, exercices… Les soirées trop alcoolisées et les rencontres éphémères aussi. Dans les mois et les années qui suivent, il a besoin de se sentir triste. Je m’appropriais chaque nouvel attentat comme si c’était le mien. En fait, j’ai eu du mal à accepter que moi aussi, j’étais une victime. Mais être pompier et victime, c’est difficile…

Difficile à admettre mais aussi à faire comprendre aux autres qu’un état de stress post-traumatique peut durer longtemps, voire se déclencher bien après le traumatisme. Alors il faut encaisser les petites phrases assassines ​du quotidien : Cela fait longtemps, tu devrais aller mieux maintenant […] Sois un peu plus combatif.

En septembre dernier, juste après l’ouverture du procès, Christophe est rattrapé par la patrouille de ses angoisses. Il ne supporte plus d’aller en intervention, de ressentir une insécurité permanente. Il doit se résoudre à changer de poste et s’orienter vers la formation. Moi je ne voulais pas quitter ce métier que j’aimais, je ne voulais pas leur faire ce plaisir. Mais ils (N.D.L.R. : les terroristes) ​m’ont eu à l’usure​, admet-il au bord des larmes, à la barre.

Les terroristes ont-ils vraiment gagné ? En fait, non, reconnaît-il. Au sein de l’association Life for Paris, il a rencontré de vrais soutiens et un vrai pote. Moi, j’ai 33 ans, les cheveux courts et j’écoute du rap. Lui fumait sa clope devant le Bataclan. Il a 45 ans, les cheveux longs et bouclés et aime le rock. Et quand on se voit, on prend un verre, on parle et on est bien.

Les terroristes n’ont pas gagné non plus car avec sa nouvelle compagne, ils vont avoir un enfant dans les prochains mois. Ne vous inquiétez pas, lance-t-il à sa famille. ​Le plus beau est à venir.

En attendant, Christophe veut s’expliquer une dernière fois auprès de ceux qui ont perdu un proche ce soir-là et qu’il n’a pas pu tous secourir car il a dû faire un tri : A 26 ans, j’avais toutes ces vies qui dépendaient de moi et de mes deux collègues. À nous trois, on ne pouvait prendre en charge une trentaine de blessés. Mais aucun de nous trois n’est resté prostré dans un coin. » Qui pourrait lui en vouloir…

Crédits image et texte : Ouest France©
Source : https://www.ouest-france.fr/faits-divers/attentats-paris/proces/proces-du-13-novembre-pompier-et-victime-a-la-fois-8afbb66c-cbbf-11ec-af12-5edd1098f51b