Didier Raoult à Bordeaux : « On va encore dire que je manque de modestie »

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Publié le 05/11/2021 21:06:57

La chambre disciplinaire s’est penchée pendant près de trois heures sur le cas du savant marseillais. Mais l’audience n’a guère fait bouger les lignes. La décision sera rendue le 3 décembre.

Veste marron, pull vert sur une chemise à carreaux, Didier Raoult est arrivé vendredi matin une bonne heure, avant le début de l’audience devant la chambre disciplinaire de l’ordre de Nouvelle Aquitaine. Au point que les portes de la cour administrative d’appel de Bordeaux, où se tenait l’audience, étaient encore fermées. L’infectiologue marseillais a donc dû patienter une dizaine de minutes sur le trottoir, en compagnie d’une trentaine de soutiens, brandissant des pancartes intimant « Touche pas à mon Raoult », ravis d’avoir leur héros à disposition. Visiblement peu à l’aise, celui-ci s’est engouffré dans le bâtiment sitôt les portes ouvertes.

« Fin de partie »

Devant la chambre disciplinaire, l’homme devait répondre de griefs aussi peu flatteurs que s’être adonné à du « charlatanisme » ou avoir « fait prendre des risques inconsidérés » à ses patients. C’est globalement sa promotion, à tous crins, de l’hydroxychloroquine ainsi que sa communication « clivante » sur l’épidémie qui sont reprochées au savant marseillais par le Conseil départemental de l’ordre (Cdom) des Bouches du Rhône et du Conseil national de l’ordre (Cnom).

Ces instances ont été alimentées par une pile de signalements, depuis que le directeur de l’IHU, l‘Institut hospitalo-universitaire en maladies infectieuses de Marseille, assurait être en mesure de siffler la « fin de partie », grâce à l’utilisation d’un vieil antipaludéen, contre le coronavirus. Malgré plusieurs études en défaveur de ce médicament, le médecin ne s’est jamais départi de sa position affichant de son côté des études maison, elles-mêmes vertement contestées.

Un pavé dans la mare

« Un essai est présenté. On se rend compte qu’il y a des soucis. Ce qui est affiché à la télévision ne correspond pas aux données », commence Me Carlini, l’avocat du Cdom. Cet essai conduit à l’IHU avait été réalisé sur la base de prescriptions hors Autorisation de mise sur le marché (AMM), puisque la chloroquine est réservée au paludisme. « C’est autorisé, mais la charge de la preuve repose sur le médecin », relève l’avocat. Avant de tancer la communication du praticien sur les réseaux sociaux et sur sa chaîne YouTube dont « l’impact social et sociétal a été majeur ». « Des patients angoissés réclamaient à leurs médecins de la chloroquine parce qu’un professeur marseillais le recommandait de façon autoritaire et sans aucune prudence. »

« On lui reproche d’avoir jeté un pavé dans la mare en mettant en évidence que nous avons un problème dans la gestion de cette crise. Il a rassuré les patients. Mon Dieu, quel crime !  » rétorque Fabrice di Vizio, l’avocat de Didier Raoult. « Voulez-vous mettre le doigt dans cet engrenage qui ferait de vous le gardien de la parole publique autorisée ? Alors il faudra s’interroger pour savoir pourquoi lui est condamné et pas les autres. »

Fidèle à sa légende, le scientifique n’est guère enclin à mâtiner sa parole d’autocritique. « On va encore dire que je manque de modestie », prévient-il. Avant d’enchaîner : « On est en train de faire le procès de la réussite. On a reçu 600 000 patients, réalisé 200 000 diagnostics. Je ne sais pas qui a fait ça dans le monde. On était les meilleurs et ça s’est même aggravé ». Et d’expliquer son itinéraire médiatique de cavalier seul par son « niveau ».

« Mbappé en division d’honneur »

« Le ministre m’appelle pour me dire : “Didier, il n’y a pas de variant dans ce virus. Il faut du temps pour que ceux qui ne sont pas en pointe comprennent, on ne peut pas être en phase ».” Cette supériorité suffirait à expliquer son aversion pour les essais randomisés (avec un groupe placebo), un standard dont il s’était affranchi sans vergogne pour son étude vantant l’efficacité de la chloroquine. « C’est un dogme », assure-t-il.

Le savant peine, lorsqu’il est interrogé sur ses déclarations, faisant état d’un peu probable rebond de l’épidémie. « Je maintiens. Pour moi, il n’y a pas eu de rebond. On vit des épidémies successives de natures différentes. » Mais lorsqu’on lui demande pourquoi il a quitté le Conseil scientifique : « J’étais noyé au milieu d’une bande de copains. Sur l’hydoxychloroquine, ils ne m’ont jamais demandé la posologie. Ils en ont choisi une mauvaise. Tout était écrit avant. Sur les PCR, au début de l’épidémie, ils m’ont dit : “On ne peut pas en faire”. Nous, on en a fait des milliers ».

Et de conclure : « C’est comme dans le sport, vous ne pouvez pas faire jouer Mbappé en division d’honneur, parce qu’il va s’y ennuyer ». Nul n’étant à l’abri des décisions de l’arbitre, Didier Raoult risque un carton jaune ou rouge. Soit une sanction allant de l’avertissement à la suspension. Décision le 3 décembre.

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